Entrevue avec Jean-Luc Haziza
Docteur Haziza, vous êtes auteur du livre « Vaincre son stress », aux éditions Érick Bonnier, pouvez-vous nous dire quelles sont les pathologies les plus fréquentes associées aux stress observées dans les cabinets d’expertise comptable ?
Tout d'abord, les syndromes d’anxiété : l’anxiété se définit par une sensation de mal-être intermittente par accès aigus ou même permanente, mais sans raisons réelles apparentes. Les nuits deviennent moins réparatrices, émaillées d’insomnies, l’épuisement de l’organisme guette. D’ailleurs, cet épuisement moral et physique représente un des signes caractéristiques du burn out qui est assimilé à une « dépression d’épuisement avec la composante travail. »
Ensuite, viennent les pathologies digestives comme les spasmes, les inflammations comme les colites, les ulcères de l’estomac et les troubles du transit.
Figurent également parmi les pathologies liées au stress professionnel des troubles métaboliques : une prise de poids, une hypertension artérielle, le diabète.
Par ailleurs, les douleurs chroniques dues au stress sont responsables de nombreux arrêts de travail : migraines, douleurs articulaires (vertèbres), maux de ventre ou encore douleurs de muscles comme les trapèzes en fin de journée.
Enfin, il a été démontré que le stress provoque une diminution des défenses immunitaires, le sujet stressé est plus sensible aux infections. Plus grave, l’immunodépression relative subie pendant le stress chronique peut déclencher un cancer.
Comment analyser le phénomène du stress chronique au travail ?
Dans les années 40, le psychologue Abraham Maslow a établi sa fameuse classification des besoins de l’être humain, dans une hiérarchie pyramidale portant à sa base les besoins physiologiques primaires (alimentaires, repos...) , au sommet, le besoin d’accomplissement de soi et aux stades intermédiaires les besoins de sécurité, d’appartenance et d’amour, les besoins d’estime.
Le psychologue Mc Clelland, dans les années 60, évalue les besoins davantage en lien avec le milieu professionnel que le modèle de Maslow. Il reconnaît, déjà, une part d’épanouissement personnel au travail, à travers la valorisation ressentie dans le rôle professionnel.
Plus récemment, le paysage de nos entreprises a changé. Est-ce à cause de la mondialisation, de la crise économique, de la précarité de l’emploi, des open-spaces, de la concurrence sur les marchés… ? Toujours est-il que l’ambiance en entreprise en a pâti. Résultat : le stress au travail tuerait plus que la cigarette.
Les experts-comptables, en particulier, vivent une phase de mutation de leur métier avec la digitalisation et ils ont besoin en outre de s'adapter à l'évolution continue de la législation.
Quelles solutions face à ce constat ?
Une des voies qui m'apparaît pertinente est de retrouver la culture d’appartenance de nos aînés, pour recréer le « Je suis heureux, épanoui et fier de travailler dans cette entreprise ».
Dans la démarche d'humanité qui est la seule possible, chacun d'entre nous possède les moyens intelligents d’œuvrer, autour de lui, dans ce sens du respect et de la bienveillance. D’autant que dans le contexte actuel, les difficultés que génère la crise économique aident à prendre conscience du caractère précieux du travail et de la tâche ardue de la direction, à tel point aussi que le législateur a dû poser un cadre légal sur la santé au travail : l’employeur est tenu de veiller à la santé physique et mentale de ses employés (c. trav. art. L. 4121-1 et L. 4121-2), il a une obligation de moyens et de résultats et, de même, chaque employé est responsable de sa santé et de celle de ses collègues. Il a le devoir de rapporter un éventuel problème dépisté (c. trav. art. L. 4122-1).
S’agissant plus particulièrement du burn out, les victimes risquent-elles d’en garder des séquelles indélébiles ou y a-t-il résilience ?
Le stress, quelle que soit son origine, a toujours le même cheminement dans le cerveau. Je compare volontiers notre cerveau à une boîte électrique. Avec la circulation électromagnétique des informations, la comparaison est assez juste. Le stress va atteindre les neurones (nos cellules du cerveau) et perturbe leur fonctionnement, un peu comme des courts-circuits pour reprendre l’image.
Le burn out, quant à lui, est dévastateur : c’est le compteur qui prend feu ! La personnalité en est endommagée. Comme un vase brisé, on aura beau recoller les morceaux, ce ne sera jamais comme avant ! Bien sûr, il faut nuancer en fonction de chaque cas et de la gravité de son burn out. J’ai eu maintes fois à m’occuper de personnes après leur burn out. Beaucoup se retrouvent en invalidité, incapables de reprendre leur travail. D’autres, moins atteintes, reprennent à temps partiel après un long arrêt de travail. Souvent, elles cherchent une autre orientation professionnelle pour fuir les responsabilités.
Ces propos invitent à la prévention. En matière de burn out, il faut avant tout prévenir, car en guérir est beaucoup plus aléatoire. L’information sur les risques est donc capitale. En effet, très souvent, le candidat au burn out ne réalise pas lui-même qu’il entre dans une spirale infernale. Il voit qu’il est moins performant et cherche à compenser par une augmentation d’heures de travail. Il travaille chez lui le soir et le week-end, sans être nécessairement productif, jusqu’à s’épuiser physiquement et mentalement. À ce stade, il faut souvent que ce soit l’entourage qui déclenche la sonnette d’alarme et qui devra presque l’obliger à consulter le médecin, à s’arrêter. Il est donc capital d’être formé à reconnaître les symptômes avant-coureurs pour dépister un collaborateur à risque de burn out et pour intervenir précocement.
En conclusion, le problème du stress au travail est devenu un problème de santé publique qui préoccupe les autorités du pays, et au cas particulier, les conseils ordinaux des experts-comptables. Il convient de diffuser une information claire et pertinente au sein des cabinets afin d’apprendre à prévenir les formes graves, dont le burn out.